Bestiaire onirique : Interview avec Victoria Stagni

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Interview par Emma Callegarin / Photos site web de l’artiste

Le vieil éléphant
Le vieil éléphant

Des couleurs vives, des autoportraits oniriques, des femmes au milieu d’une nature luxuriante et sauvage, on sent dans les toiles de Victoria Stagni l’inspiration de monuments latino-américains: Frida Khalo, Gabriel Garcia Marquez,…

Cette artiste, née à Buenos Aires d’une mère argentine et d’un père paraguayen, nous fait plonger dans son univers coloré au cours de cette interview.

Emma Callegarin : Comment et pourquoi vous êtes-vous dirigée vers la peinture?

Fille d’architectes, j’ai vu mes parents dessiner toute mon enfance. Comme eux, je voulais devenir architecte à mon tour et je dessinais beaucoup à l’adolescence avec déjà le goût du portrait. Pourtant, je n’ai pas pris cette voie et il m’a fallu du temps avant de m’autoriser à devenir une artiste…

Ma première expérience artistique, je l’ai vécu devant la caméra: j’ai été comédienne pendant plusieurs années. Mais c’est en quittant Paris pour venir m’installer à Bordeaux, il y a bientôt huit ans, que j’ai eu une révélation: je suis tombée sur un vieux chevalet abandonné et me suis dit qu’il n’était pas trop tard pour m’essayer à la peinture. J’ai stoppé net ma carrière de comédienne et, après quelques mois de formation à l’Atelier des Beaux-arts de Bordeaux, me suis lancée pour devenir professionnelle en 2015.

Dans la peinture, j’ai trouvé le mode d’expression artistique qui me convient le mieux: je suis totalement libre et peux créer sans entrave tout ce qui me traverse l’esprit et que j’espère digne d’être représenté. Peindre me permet d’entretenir un flux créatif continu, d’être en prise directe avec mon imaginaire.

Victoria Stagni : Vous avez une approche instinctive ou réfléchie lors de votre processus de création? Quelles sont vos sources d’inspirations? 

La composition de mes tableaux est très précise, très nette dans mon esprit avant même de prendre mon crayon pour tout dessiner. J’aime être en contrôle de l’élaboration de mes travaux, même dans les détails. Le point de départ d’une oeuvre germe en général assez spontanément dans mon esprit, puis j’articule l’ensemble autour de cette idée fondatrice. Je fais essentiellement des portraits – beaucoup d’autoportraits – tout en convoquant un bestiaire qui partage la toile avec le sujet humain. Parfois, un écrin de nature enveloppe l’ensemble mais il survient souvent secondairement dans mes pensées.

En matière d’inspiration, les animaux constituent une source inépuisable. Ils sont une invitation au rêve qui habite mes toiles. L’actualité est à l’origine de certaines de mes toiles, en particulier lorsqu’elle me révolte, souvent lorsqu’il s’agit de la nature, du vivant martyrisé. Inconsciemment, je dois être profondément féministe car je ne peins presque que des femmes. Et bien sûr, je me sers beaucoup de moi comme matériau de base, inépuisable et toujours accessible. Grâce à la peinture, je peux mettre en couleur mes pensées et sentiments de toutes sortes.

Vous êtes connue pour vos toiles, avez vous déjà eu envie de jouer avec d’autres supports?

Je peins exclusivement à l’huile. J’ai besoin de ce toucher, de cette texture sous mon pinceau pour m’exprimer au mieux sur la toile. Et comme je fais grandement passer mes émotions par la couleur, l’huile me semble mieux correspondre à mes attentes. Par exemple, l’acrylique est moins malléable du fait du séchage rapide et les couleurs plus criardes me plaisent moins. Pour le moment, je n’envisage pas l’emploi d’autres techniques, ni d’autres supports, pour mes réalisations artistiques.

On décrit votre trait comme naïf, on y retrouve des airs du Douanier Rousseau, pourriez-vous nous parler de votre style?

Je ne peux pas nier l’influence du Douanier Rousseau sur mon travail. Je lui voue une grande admiration, en particulier pour son travail sur les couleurs. Si, comme lui, je traite la végétation et l’environnement de manière très stylisée, en revanche mes animaux et personnages sont beaucoup plus réalistes que les siens. Et puis, les peintures emblématiques du Douanier sont des paysages irréels, fantasmagoriques, peuplés d’animaux non moins extraordinaires et où les personnages sont le plus souvent assez anecdotiques: toutes ces représentations se situent sur un même plan stylistique. A contrario, je fais essentiellement des portraits où mes personnages sont immergés dans un univers onirique en quelque sorte attesté par la naïveté du décor.

Victoria Stagni art

J’ai personnellement beaucoup aimé votre série “Visages”, on y retrouve la centralité de l’Homme mais aussi l’importance des animaux et de la nature. Idem dans la série “Nature et poésie” où les Hommes occupent autant d’espace que les animaux. Vous vous interrogez sur la place de l’Homme au sein du monde?

Effectivement, les toiles auxquelles vous faites allusion invitent à la réflexion sur la place de l’Homme au sein de la nature et, en premier lieu, celle qu’il occupe vis-a-vis de ses frères animaux.

Que serait notre monde sans animaux? Sans cette magnifique biodiversité qui met  toute cette poésie dans nos existences? Je ne peux pas l’envisager… Peindre tous ces animaux, en particulier à mes côtés, c’est célébrer leur beauté mais c’est aussi me cacher, m’évader avec eux loin des autres hommes et de l’absurdité de notre besoin de prédation et de destruction massive! Peindre les animaux est une source d’inspiration sans fin. Même s’ils sont souvent mes alliés sur la toile, je n’oublie pas leur dangerosité latente lorsqu’il s’agit d’autres prédateurs. Alliés et rivaux pour la survie dans ce monde magnifique peut-être bientôt anéanti, voilà ce que nous sommes.

La nature est une des sources d’inspirations de, est-ce qu’elle joue un autre rôle?

J’ai une certaine fascination pour la mer que, paradoxalement, je ne peins presque pas. Peut-être ai-je peur des clichés habituels lorsque l’on peint un rivage avec des bateaux, des rochers, etc. Je préfère l’observer, sentir sa présence apaisante, sa puissance près de moi, que de chercher à la représenter. Je ne suis pas vraiment folle de la campagne et, comme le Douanier Rousseau, la végétation exotique qui sert d’écrin à certaines de mes toiles est purement fantasmagorique.

Au delà de ces considérations sensorielles, je suis très inquiète de voir mes enfants être les témoins de la disparition de cette nature qui colorie le monde si magnifiquement. Je pense souvent à la chanson « Respire » de Mickey 3D.

Née en Argentine, de parents paraguayen et argentin, quel rôle ont joués vos racines dans votre oeuvre? Rajoutant à cela votre vie en France, comment conciliez vous cette double culture franco-argentine?

Mes souvenirs d’un voyage au Paraguay pour rendre visite à ma famille l’année de mes 13 ans ont très certainement nourri mon imaginaire et initié mon goût pour peindre la jungle. Mes origines guaranies du côté de mon père ont une influence sur mon travail: je me sens proche des peuples premiers, j’admire leur pureté et leur sagesse, bien sûr en premier lieu dans leur mode de vie en symbiose avec leur milieu naturel. De l’Argentine, je garde ce sentiment douloureux d’un arrachement brutal à mon terreau originel. Je ne me souviens de rien mais mon corps se souvient… La peur, la tension qui règnent dans certaines de mes toiles restituent sans doute cette idée que le mal n’est jamais loin, même si on ne l’identifie pas clairement au premier abord.

Bien que je me sente profondément française (je suis arrivée en France à l’âge de 4 ans.), j’ai reçu cet héritage culturel d’Amérique latine avec les romans de Garcia-Marquez, Alejo Carpentier, Luis Sepulveda, la musique de Mercedes Sosa ou encore les œuvres de Frida Kahlo. Je suis une héritière de ce réalisme magique.

Vous avez collaboré avec Oboem, projet dans lequel vous remplacez des publicités par de l’art dans l’espace public. Qu’est ce qui vous a donné envie d’y participer?

Oboem était un projet initié par deux jeunes Bordelais, Oliver Moss et Marie Toni, de retour d’un voyage au Chili. A Valparaiso, ils avaient été frappés par la beauté de nombreuses façades de maisons offertes au Street art et cela leur avait donné cette idée de vouloir transformer les villes en musées à ciel ouvert. Pour cela, ils voulaient détourner l’utilisation des panneaux publicitaires au profit de l’exposition d’œuvres d’art. J’ai eu la chance d’être contactée par Oliver et Marie pour faire partie de l’aventure et ai tout de suite trouvé ce projet fantastique! Quelle émotion que de voir un de mes tableaux exposé aux yeux de tous sur des abris-bus au centre de Bordeaux! Après cette réussite grâce au déploiement d’une belle énergie, hélas les deux fondateurs d’Oboem n’ont pas pu poursuivre les choses ailleurs…

Victoria Stagni Oboem

Vous faites aussi partie d’un collectif “Human Beings, What Unifies Us?”. Est ce que vous pourriez nous en parler? Comment avez vous eu envie de l’intégrer?

En 2016, une femme franco-américaine  passionnée par Cuba et qui aimait beaucoup mon travail m’a contacté pour ce projet « Human beings… ». Elle a rassemblé une douzaine d’artistes, essentiellement des peintres, afin d’organiser une exposition collective à la Galerie d’art universel Benito Ortiz à Trinidad, Cuba. Nous avons pu exposer nos oeuvres pendant un mois dans le magnifique palais Ortiz de style colonial typiquement cubain: c’était grandiose! La rencontre du public cubain a été également une expérience extraordinaire. J’ai eu la chance de rencontrer et d’exposer aux côtés de grands artistes tels que Jorge Cesar Saenz Gomez, Rosemary Feit Covey, Yudit Vidal Feife, Carlos Bustillos, Carlos manuel Castillo ou encore Lazaro luis Garcia Del campo. Ce collectif franco-américain devait se produire ensuite aux Etats-Unis puis en France mais, faute de moyens, cela a tourné court, pour l’instant… Je suis restée en contact avec plusieurs de ces artistes que j’admire beaucoup.

Vos toiles sont engagées pour diverses causes notamment l’écologie et la préservation de l’environnement, on peut aussi voir représenté le président américain Donald Trump, est-ce que vous considérez que l’art a une vocation critique sur la société?

Je ne crois que l’art ait une finalité spécifique. En tout cas, pas chez moi. Pour moi, il y a d’abord l’émergence d’une idée puis d’un besoin de donner une représentation, une forme à cette idée sur la toile. Si une de mes toiles est politique – ou critique vis-à-vis de la société comme vous dites -, c’est que je me trouve dans un état où je dois exprimer mon indignation, ma colère, ou peut-être plutôt ma tristesse, mon désespoir… Mais, il n’y a rien de militant. Je suis simplement traversée par mon époque et mes créations s’emparent de cela. Tenez, par exemple, je viens de peindre deux tableaux inspirés de la situation dans laquelle la COVID-19 plonge le monde. Il est probable que, comme moi, la plupart des artistes se soient exprimés sur le sujet d’une manière ou d’une autre.

VIctoria Stagni Nature

 Enfin, quels sont vos projets en cours ou à venir?

A la rentrée, du 15 septembre au 10 novembre, je vais exposer mon travail dans la prestigieuse agence Christie’s Maxwell Baynes à quelques mètres de l’Opéra de Bordeaux, au 28 cours du chapeau Rouge. Ensuite l’automne, je vais également participer à deux expositions collectives à Bordeaux. La première aura lieu à l’espace culturel du Marché de Lerme du 5 au 18 octobre avec l’association PUCEART sur le thème de l’eau. La seconde se déroulera lors des journées de l’Amérique latine et des Caraïbes avec le collectif MACLA, du 20 au 26 octobre à l’espace culturel de la Halle des Chartrons. Il est également question d’exposer plusieurs de mes toiles à Paris en novembre. Et j’ai déjà trois autres expositions programmées dans des châteaux bordelais et à Merignac en 2021.

Plus d’info sur Victoria Stagni sur son site web : https://www.victoria-stagni.com/fr/

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