Capillotractée : Interview à Patricia Houéfa Grange

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Par Carlos Olivera

Patricia Houéfa Grange

Pour cette deuxième interview confinée nous avons parlé avec la poétesse performer et artiste visuelle Patricia Houéfa Grange sur son projet Capillotractée, un projet hybride avec plusieurs formes artistiques : performance, poésie, peinture, installations….

Capillotractée est un projet artistique que nous avons découvert en novembre dernier lors de la Quinzaine de l’égalité, organisée par la Mairie de Bordeaux. Voici les réponses de Patricia à nos questions :

Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

C’est un exercice auquel j’ai de plus en plus de mal à me prêter, tant se présenter revient à se mettre une étiquette. Je préfère souvent laisser les autres me définir (j’ai parfois des surprises amusantes d’ailleurs !) à travers ce qu’ils perçoivent de moi. Mais pour donner malgré tout une réponse, mon état est, il me semble, celui de poète. Cette poésie s’exprime (habituellement) principalement par les mots, mais emprunte de plus en plus souvent d’autres canaux qui se mêlent ou pas aux mots : dit, traduit, voix, sons, chant, mouvement, céramique, expressions plastiques…

Tu es une poétesse, mais aussi artiste visuelle et performer, comment s’articulent toutes ces voix dans ton art ?

Ce sont des voix qui se répondent les unes aux autres et se complètent les unes les autres. Lorsque le mot ne parvient pas à parler ou à dire exactement ce qui me traverse, c’est parfois la voix qui va prendre le relais en prononçant ce mot, en le déformant, en le triturant, en le chantant dans une forme sonore. Je vais alors accompagner les mots en créant un paysage sonore mêlant voix, sons, chant. Parfois ce sont le dessin, la céramique, les créations en papier (origami), toutes sortes d’assemblages et de formes d’expression plastique, qui vont prendre le relais. D’autres fois encore, ce sera la mise en chair des sensations et ressentis lors de performances. Et de plus en plus souvent, c’est tout cela à la fois, dans des projets multiformes comme réVULVotion et Capillotractée.

Poupées, de Patricia Houéfa Grange
“Jamais sans mon peigne afro/In afro comb we trust”, installation pour l’exposition “Ni muses ni soumises : artistes”, novembre 2019

L’écrivain Sony Labou Tansi disait qu’il aimait Césaire car il avait « humanisé » le conflit racial et culturel. Je t’ai écouté parler plusieurs fois sur le métissage comme un élément important pour toi. Ce conflit (s’il y a un conflit) est-il important dans ta conception de l’art ?

Je suis née métisse et depuis ma naissance, je vis et je m’équilibre en permanence entre différentes cultures que l’Histoire a mises en conflit. Je suis à la fois le maître et l’esclave, le colon et le colonisé. Ce qui fut et est toujours violent à l’échelle des nations et du monde, l’est aussi à l’échelle de la construction identitaire, dont le point d’équilibre évolue en permanence.
Pour ma part, je ne parlerais donc pas, ou plutôt je ne parlerais donc plus de conflit, mais de tension permanente, une tension au sens mécanique du terme. Le point d’équilibre mouvant de cette tension est le métronome de mon existence à tous les niveaux.
En effet, comme tout.e créateur.trice, comme tout.e artiste, les forces qui sont à l’œuvre en moi rejaillissent forcément sur ce que je crée et décide de partager. Ma poésie est une poésie de l’entre-deux et des traits d’union. Entre soi et l’autre, certes, mais aussi entre soi et la nature ; entre corps, âme et esprit ; entre infiniment grand et infiniment petit ; entre visible et invisible ; entre rêve et (r)éveil ; entre vivants et morts. Et consciemment ou inconsciemment, l’expression même de ma poésie s’est progressivement métissée, en se mêlant aux formes d’expression citées plus haut.

Capillotractée
Performance “Capillotractée”, novembre 2019

Ton projet « Capillotractée » est un projet hybride avec plusieurs formes artistiques : performance, poésie, peinture, tes poupées…. Pourrais-tu nous en dire un peu sur ce projet ? Est-ce que cette diversité a une relation directe avec la complexité du sujet ? 

Tout d’abord, je dois préciser que Capillotractée est un projet qui en est encore à ses prémices, qui s’explore encore. J’en ai présenté les premiers éléments, à l’invitation de la Macla, lors de l’exposition « Ni muses ni soumises : artistes », présentée lors de la Quinzaine de l’Égalité à Bordeaux, en novembre dernier. Mais je ne sais pas encore à quoi il ressemblera exactement le jour où je déciderai qu’il est achevé.
Ce projet est parti de mon expérience personnelle du retour au cheveu naturel et de la redécouverte de ce dernier, après avoir eu les cheveux défrisés pendant près d’un quart de siècle ! Un peu plus de six ans après, je peux dire que ce fut une vraie révélation et une expérience jouissive ! J’ai découvert, non seulement à quel point le cheveu afro, dans toutes ses expressions, plus ou moins crépu, plus ou moins bouclé, est beau, mais encore toutes les possibilités esthétiques et d’expression artistique qu’il nous offre.
En m’y intéressant un peu plus, je me suis rendu compte de tout le poids que l’Histoire a fait peser sur ces cheveux et à quel point l’utilisation du fer puis de la brûlure des produits chimiques pour les défriser sont à mettre en relation avec les fers de l’esclavage (fers aux pieds, fer du marquage sur la peau). J’ai pris conscience de la force de la symbolique de ces cheveux dans le mouvement afro-américain des droits civiques et celui de l’afro-féminisme.
Ce fut une prise de conscience tardive, je m’en rends compte, mais il vaut mieux tard que jamais. Finalement, je suis la même vague que la génération qui redécouvre comme moi et traverse la même prise de conscience que moi actuellement, avec plus ou moins de bonheur. Car cette prise de conscience donne parfois lieu à des débordements extrémistes, en stigmatisant celleux qui continuent à utiliser produits défrisants et/ou tissages/extensions.
Le cheveu est tout de même, d’abord et avant tout, une partie de soi, et chacun.e en fait ce qu’iel veut. L’objectif de Capillotractée est en fait de conduire en douceur celleux qui n’ont pas encore fait cette redécouverte à la faire et, à partir de là, à faire en conscience le choix ou pas du retour au cheveu naturel.
Quant à la diversité des formes d’expression du projet, elle n’est pas directement liée à la complexité de la question, mais au fait que je m’exprime de plus en plus en mélangeant les différents médias qui m’appellent.

Triptyque de Patricia Houéfa Grange
Triptyque “Afrolatinas” (recto) Installation pour l’exposition “Ni muses ni soumises : artistes”, novembre 2019

Dans ton projet Capillotractée il existe une dualité entre une vision très personnelle et en même temps très universelle, où on mélange des références et hommages à des femmes de nationalités diverses. Est-ce que cette dualité a été voulue ?

Oui. Au Bénin, on dit « C’est au bout de l’ancienne corde qu’il faut tresser la nouvelle ». Alors la tresse de mes cheveux nouveaux, je la tisse au bout de la tresse laissée par les anciennes. Toutes ces femmes auxquelles je vais rendre hommage à travers ce projet sont notre matrimoine. Elles nous ont laissé un bout de leur expérience, de leurs connaissances, de leur art pour ce qui est du soin, de la mise en valeur et de l’exploration artistique du cheveu naturel. Ce que disent leurs œuvres et leurs représentations, c’est aussi que ces femmes, qui pour certaines auraient pu être ma mère, ma grand-mère, c’est que tous les clichés et les polémiques autour du cheveu crépu auxquels nous sommes confronté.e.s à l’heure actuelle, dans le monde entier, existaient déjà, sous des formes plus ou moins similaires, à leur époque, dans le monde entier. Il y a donc encore bien du chemin à faire et des tresses à tisser.

Triptyque 2 de Patricia Houéfa Grange
Triptyque “Afrolatinas” (verso) Installation pour l’exposition “Ni muses ni soumises : artistes”, novembre 2019

La situation qu’on vit est totalement inédite de par son caractère mondial. Est-ce que le confinement a changé ta façon d’appréhender ton art ?

Je disais plus haut que ma poésie s’exprime principalement à travers les mots, qui constituent mon tout premier média. Et j’ai mis « habituellement » entre parenthèses. Car en ce temps de confinement qui était, au premier abord, une situation bien familière pour moi (même si je ne mettais pas d’étiquette sur ce comportement, je m’auto-confinais déjà régulièrement pour écrire et créer, comme si j’étais en résidence en quelque sorte. Et je travaille chez moi depuis plusieurs années), dans les premières semaines notamment, je ne suis parvenue ni à lire, ni à écrire. Même si c’est une situation physique que je connais, au niveau psychologique et mental, les circonstances sont bien différentes. J’ai été traversée de toutes les émotions possibles et j’ai connu bien des yo-yo avant de petit à petit apprivoiser ce confinement et retrouver une forme d’équilibre. Et cela s’est fait à travers la création plastique. Quand mes pensées papillotaient trop vite, j’ai d’abord commencé à faire du coloriage, puis à dessiner et enfin à plier des origami. Et au fur et à mesure, mes préoccupations se sont assoupies, j’ai retrouvé la sérénité nécessaire pour de nouveau traduire puis écrire.
Avant ce confinement, je pensais être, de façon immuable, profondément enracinée dans l’écrit et qu’ensuite ma poésie s’épanouissait en différentes branches qui sont les différentes voix dont nous avons déjà parlées. Mais j’ai appris qu’en certaines circonstances, quand la sidération fait taire toute forme de voix en moi, ce sont mes mains qui prennent la parole en premier.
Et, comme par « hasard », pendant ce confinement, j’ai commencé à mettre en œuvre un projet qui me titillait depuis plusieurs années, et de façon plus insistante depuis plusieurs mois, à savoir les « Rêves confits ». C’est un projet qui mêle origami et récupération, en créant des paysages imaginaires tenant dans une petite boîte ou un bocal, de petits paysages à emporter. À la fois nomades et…clos.


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