Couleur, culture et nature : interview à Ivan Torres

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Par : Carlos Olivera

Calaveritas

Quelques jours avant le déconfinement nous avons interviewé l’artiste peintre mexicain Ivan Torres. Membre fondateur de MACLA (Muestra d’Art Latino Américaine), il est l’un des acteurs culturels les plus actifs de la communauté latino-américaine à Bordeaux. Il nous parle de l’importance de la couleur, de la (sa) culture et du Mexique dans son art.

Pourrais-tu te présenter en quelques mots ? 

Après des études de journalisme au Mexique, j’ai travaillé pour le plus important journal de Guadalajara. Je vis depuis 16 ans à Bordeaux, où j’exerce comme artiste peintre autodidacte.

 Si je devais caractériser ton art, je dirais que c’est un art peuplé de personnages, presque comme un bestiaire, même s’il est essentiellement abstrait. D’où viennent tous ces personnages ? 

Les personnages sont les projections et les déductions propres à chaque personne. C’est ainsi que le public peut se rapprocher de ma peinture. Couleurs et formes ont de multiples interprétations, c’est un dialogue entre le public et mon travail. 

Ma peinture est principalement abstraite, même si je fais parfois du figuratif. L’essentiel pour moi est de savoir quel langage choisir (abstraction, figuration, poésie, vidéo, etc.) afin de diriger l’inspiration de ma création. 

Et d’où vient tout cela ? D’une créativité permanente, de mon enfance, de ma vie quotidienne et de l’interculturalité qui me nourrit depuis des années.

Sol y luna
L’artiste et deux tableaux de la série “Sol y Luna”

Quel est l’impact de l’ « interculturalité » sur ton art ? Est-ce que tes origines, ta culture a un impact sur tes peintures ? Est-ce que ta culture inspire ton art ? 

  Dans la palette des expressions artistiques, le premier geste se fait par intuition et ce mouvement provient de nos origines existentielles. L’artiste décide alors comment s’insérer dans cet ensemble créatif, c’est-à-dire que nous optons ensuite, je crois, pour un courant artistique classique, moderne, conceptuel, contemporain, performatif, pop, etc… 

Ce que nous avons appris se conjugue à ce que nous avons vécu, et cela constitue la marque de l’artiste, son originalité. Pour ma part, je suis un artiste qui a appris à peindre en autodidacte, comme un moyen d’expression pour développer mon besoin vital de création. 

La culture est mon terrain de jeu, là je porte ce que je sais et ce que je ne sais pas aussi, le tout pour continuer à me nourrir. Le Mexique m’a permis de comprendre le point de départ, l’interculturalité m’aide à affiner la perspective, ici à Bordeaux.

La tercera Raíz
La Tercera Raíz / La troisième Racine (2020)

La couleur me semble d’être un élément très important dans tes peintures, plus que de la décoration elle semble être un personnage à part entière. Est-ce que c’est vraiment comme ça ?

C’est vrai, pour moi la couleur est un langage et une vibration. 

Dans notre mémoire, nous portons toujours une couleur qui nous guide vers le beau, la tranquillité, la tristesse et parfois les mauvais souvenirs. Nous pouvons, par exemple, apprécier une certaine couleur « rouge » dans une peinture, mais elle peut « vibrer » différemment selon la personne et sa culture. Chaque spectateur garde en soi une palette de couleurs mais aussi de sons, d’odeurs et d’émotions. Ce que les gens voient dans mes peintures, ils le ressentent d’abord et ensuite cherchent à le comprendre. Ainsi puis-je communiquer mieux et plus clairement avec eux, quand ce dialogue est possible.

Exposition Chamanas
Exposition “Chamanas” (2019)

La femme semble avoir un rôle essentiel dans ton « art poétique ». C’est très évident dans la série « Chamanas » mais aussi dans « Sol y luna ». Pourrais-tu nous en dire un peu plus ? 

J’aime la Femme. Mon empathie pour le féminin ne date pas d’aujourd’hui, mais vient notamment de mes origines et de mon enfance. J’ai toujours douté – quand j’étais petit, maintenant je peux le confirmer – que la force masculine soit la solution, alors même que la sensibilité était considérée comme une faiblesse féminine. 

Je me rends compte que mon travail artistique est une réplique de mon existence, un continuum. La Femme est l’expression de la résistance, parce que dans sa biologie elle préserve la vie et cela, philosophiquement et historiquement, dit beaucoup de la prudence autant que de la force. 

Si je peins une idée, je cherche à pouvoir l’associer à quelque chose de concret, de réel. Par exemple, l’exposition “Chamanes” évoque les femmes qui guident et guérissent spirituellement et socialement, notamment au Mexique et en Amérique latine.

Dans la série “Sol y Luna”, je propose un débat entre ces éléments : la force et la guerre représentatives de l’homme sous la forme de SOLEIL (la couleur rouge), la sagesse poétique et la vie manifestée chez la femme sous l’apparence d’une LUNE (bleu), la convergence de ces éléments en équilibre étant la NATURE (en vert). Cet ensemble se retrouve dans les 27 œuvres de la série que j’ai peinte depuis 2008. Dans la Nature comme dans la Société, sans équilibre, il n’y a pas de sérénité existentielle.

La situation qu’on vit est totalement inédite de par son caractère mondial. Est-ce que le confinement a changé ta façon d’appréhender ton art ? En quoi tu travailles actuellement pendant le confinement ?

Comme tout le monde, j’ai d’abord connu la crainte et la déstabilisation face à l’idée de vivre enfermé à cause du virus. J’ai ensuite vécu le confinement comme chacun, avec des préoccupations telles que l’argent, le travail, la famille, la santé… Cependant l’Art et la Philosophie m’ont rendu service, en descendant de leur piédestal jusque dans ma vie quotidienne, pour m’aider à affronter cet enfermement. 

Tout le monde en fait a été accompagné par la musique, les dessins, la peinture, le chant, la gastronomie, la lecture, la méditation… Néanmoins je sais malheureusement que certaines personnes n’ont pas vécu le confinement ainsi (violences contre les femmes en augmentation, peurs et agressions sur les réseaux sociaux, les familles pauvres dans les banlieues ou la campagne, personnes vivant dans la rue, etc).

Ce qui a changé pour moi, c’est de réaliser que j’ai une vie intérieure très riche qui m’a permis de surmonter le confinement, en continuant à créer comme un écho essentiel à mes réflexions. 

Pendant cette période, j’ai travaillé sur deux projets spécifiques : le premier est une œuvre intitulée “La Tercera Raíz / La Troisième Racine” qui parle des origines africaines du Mexique et de l’Amérique latine, soit un mois et demi de peinture en écoutant de la musique, des documentaires, des émissions philosophiques, la radio notamment. Le second – et je pense qu’il est le plus importante – fut la Contemplation… C’est-à-dire être avec mes plantes, dans les nuages, dans les feuilles des arbres et même dans les sons plus doux de la nuit, et la compagnie des gens important pour moi, malgré la distance. 

Je résume cela par ma maxime personnelle : Le Culture guide et la Nature sauve / La Nature guide et la Culture sauve.


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