Interview de Lionel Scoccimaro : Les formes du temps

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Par : Emma Callegarin

Visuel pour l’article : « Motopoétique », musée d’art contemporain de Lyon, 2014
“Motopoétique”, Musée d’art contemporain de Lyon, 2014. Visuel du site “Documents d’artistes”

On peut dire de l’œuvre de Lionel Scoccimaro qu’elle se situe à la frontière entre les arts plastiques, les arts appliqués et le design. Cet artiste marseillais qui vit et travaille entre Marseille et Hossegor puise son inspiration aussi bien dans l’histoire de l’art, les arts décoratifs et le minimalisme américain que des arts traditionnels et l’art urbain. Notre rédactrice Emma Callegarin a rencontré l’artiste pour une interview où il nous a parlé de son parcours, ses sources d’inspiration….

Pour commencer, est ce que vous pourriez me parler de votre formation et de l’influence des Beaux-Arts sur votre travail ?

J’ai fait un bac A3, lettres et arts car je voulais devenir enseignant en arts plastiques. Suite à ça j’ai suivi un cursus jusqu’à l’agrégation à la faculté car c’était la filière logique pour accéder à l’enseignement. Ensuite je suis allé aux Beaux-Arts à Aix-en-Provence avant de finir mes études à la Villa Arson à Nice qui représentait, à l’époque, l’école la plus en pointe niveau enseignement artistique.

Techniquement dans les écoles des Beaux-Arts on apprend énormément de choses avec un accès quasi exhaustif à tous les médias et une fois que j’ai eu développé une sorte de vocabulaire plastique propre j’ai cherché à m’approprier des savoir-faire plus précis auprès d’artistes confirmés en étant leur assistant ou en me rapprochant de certains artisans. C’est ainsi que j’ai développé les savoir-faire qui sont les miens aujourd’hui.

Vous êtes sculpteur mais avez aussi produit des expositions de photographies, quel est votre rapport à d’autres formes d’expression artistique ?

Je me sens effectivement totalement dans le champ de la sculpture, mais on pourrait élargir ce champ car comme vous le précisez, je ne m’y conforme pas.

Tous les moyens d’expressions me semblent intéressants, le seul vers lequel je ne suis jamais allé est celui du film. C’est un des rares médiums que je n’ai pas expérimentés. J’ai bien fait trois vidéos à une époque où j’étais plus proche de l’image mais cela ne m’a pas semblé probant.

Je préfère les systèmes visuels qui s’appréhendent spontanément, devant lesquels on ne peut rester qu’une seconde et qui ne dictent pas de rapport au temps au spectateur.

Ce qui est lié à la vidéo implique souvent un temps minimum pour comprendre l’œuvre. Je n’ai pas envie de ce rapport au temps, j’aime la spontanéité de la sculpture, de la peinture ou du dessin. Je veux rester dans une pratique qui s’appréhende dans une immédiateté.

Il en est de même pour l’exposition, j’essaye toujours de la concevoir comme une pièce à part entière, qui a son impact visuel dès qu’on y pénètre.

« Go big or go home », Carpenters workshop gallery, Londres, 2010

Votre démarche plastique s’inscrit-elle dans une réflexion ou vous improvisez sur le matériau ?

En général mes productions sont programmées et réfléchies très en amont de leur réalisation (aussi bien au niveau du sens que de la technique).

Il est rare que j’attaque une pièce sans savoir exactement comment l’aborder matériologiquement et donc formellement. En revanche c’est la technique qui génèrera la forme finale exacte, tout mon travail étant basé sur la façon dont le matériau va interagir avec la forme.

Quand je décide de travailler la peinture à l’huile par exemple, je réfléchis d’abord au sujet de cette peinture, puis je peaufine l’image que je veux produire et enfin le matériau dicte ses règles. Il n’y a donc pas vraiment de hasard.

Quand je vais vers un médium je sais ce que je veux en tirer et même s’il y a des choses qui se modifient dans la réalisation de la pièce cela reste relativement faible au regard de l’image mentale première de l’œuvre.

Je ne suis pas un artiste qui va à l’atelier tous les matins, d’ailleurs j’y vais peu en ce moment, et quand je dois faire quelque chose je le fais le plus efficacement possible.

Pareillement quand je travaille avec des artisans c’est le même rapport au temps qui s’exerce, on travaille sur la pièce et on la modifie en fonction des techniques que ces artisans maitrisent mais aussi qui parfois leur échappent, car souvent mon travail les oblige à sortir de leur savoir-faire précis pour aller vers des techniques plus empiriques.

Enfin, il peut y avoir des contraintes purement techniques ou chimiques qui nous obligent à repenser une durée d’exécution, une période de travail ou même une échelle… les œuvres en résine par exemple sont complexes voire impossible à mettre en œuvre s’il fait trop froid ou si le temps est trop humide … cela nous obligeant donc à repenser le processus de travail.

Originaire de Marseille, vous m’avez dit faire des aller-retours entre le Pays Basque, Paris et Marseille, vous voyagez donc beaucoup. Est-ce que l’espace, le lieu où vous vous trouvez, influence votre création ?

Il y a assez peu d’influence du lieu dans lequel je travaille sur le type de pièces que je produis. En revanche les artisans avec lesquels je travaille, en fonction du lieu où je suis et de leurs savoir-faire particuliers, eux, varient. Par exemple quand je suis au Pays Basque, je travaille avec des artisans locaux, spécialisés dans la réalisation de planches de surf ou dans la stratification. A Marseille je développe un travail d’atelier avec d’autres corps de métiers …

J’essaye toujours de chercher des artisans qui sont relativement proches de là où je travaille, à la fois pour pouvoir être présent de façon récurrente dans leurs ateliers, mais aussi pour défendre cet artisanat et faire travailler des gens dans un bassin d’activité dont je maitrise les codes. Je n’ai aucun désir d’aller faire produire mes pièces en Chine ou en Indonésie par exemple comme peuvent le faire certains de mes amis artistes.

Je choisis ces artisans en fonction de leurs compétences bien sûr, mais aussi des affinités que je vais avoir avec eux car souvent nous sommes amenés à développer ensemble des savoir-faire particuliers et que cela se fera sur le long terme.

Ils travaillent tous dans des champs très divers et je m’enrichis de ces va-et-vient entre tous leurs univers … Je travaille par exemple avec plusieurs fondeurs, un tourneur sur bois, un chromeur, un polisseur, un sculpteur sur bois, mais aussi un néoniste ou un menuisier et dans le sud-ouest comme je vous le disais, avec un « shaper » qui me stratifie les tableaux qui étaient présentés à la galerie la Mauvaise Réputation à Bordeaux l’année dernière.

 « Almost painting », Galerie La mauvaise réputation, Bordeaux, novembre 2019-janvier 2020

Comment décririez-vous votre rapport au temps dans la création ?

Par le passé, j’avais une pratique d’atelier quotidienne, et j’avais vraiment besoin d’être chaque jour en train de fabriquer … Aujourd’hui j’essaye de produire moins, beaucoup moins.

Je trouve qu’il y a de plus en plus d’objets proposés au regard, trop certainement …

Je veux réfléchir à ce que je propose dans cette nouvelle ère qui s’est ouverte avec les réseaux sociaux ou nous sommes noyés dans des flux d’images d’œuvres…

Me concernant, je veux ressentir aujourd’hui un désir impérieux de réaliser pour commencer à produire. J’essaye donc d’avoir une production plus rare et de ne produire que ce qui me semble fondamental à faire.

Depuis quelques temps le rapport à la galerie, aux expositions, à la diffusion d’œuvres d’art, a changé me semble-t-il … Le nombre de centres d’arts, de fondations, de lieux alternatifs qui ont ouvert est vertigineux, le nombre d’artistes aussi et dans cette proposition pléthorique, l’idée de faire un pas de côté, de prendre plus de temps m’intéresse beaucoup.

Quant au temps de création à proprement parler, celui de la réalisation, il peut varier du tout au tout suivant les œuvres.

Je suis quand même sur des temps longs voire très longs, j’ai pu travailler deux ans et demi sur une seule pièce qui est un vase en bronze et les peintures à l’huile qui étaient à la Mauvaise réputation prennent 60 à 80 jours de travail chacune.

Quel que soit le type de pièce que je produis je reste sur des temps assez longs de réalisation, et rien ne sort de mon atelier spontanément quelques jours après avoir décidé de m’y mettre.

Vous m’avez dit travailler en collaboration avec des artisans, c’est systématique ?

Oui, et ce depuis ma sortie de la villa Arson en 1997 … Très rapidement des collaborations se sont mises en place. Aucune pièce n’est produite à 100% par moi, c’est devenu un principe.

J’aime l’idée de déléguer une partie de la production, parce que c’est nécessaire techniquement et enrichissant intellectuellement.

En pratique, le processus est sans cesse différent, il s’adapte aux pièces en cours …Il peut y donc avoir des projets préparatoires ou des notes d’intentions mais beaucoup de choses passent par la parole. Comme je collabore avec des artisans qui sont déjà extrêmement sollicités, et que l’idée n’est pas simplement de leur commander une pièce, c’est souvent un travail qui se construit à quatre mains. Ça passe d’abord par de longues discussions avec eux pour les amener jusqu’à l’œuvre.

Le but est d’aller ensemble dans des endroits de leurs pratiques qu’ils ne maitrisent pas forcément très bien. Je pense par exemple, au fondeur avec lequel je collabore depuis plus de 20 ans à Marseille et qui est spécialiste en mobilier urbain, ce n’est pas un fondeur d’art, et produire certaines de mes œuvres avec lui a une saveur particulière et un rendu spécial. Ces pièces sortent d’un atelier qui fait quotidiennement des contrepoids d’ascenseur, des réverbères ou des bancs publics, elles ont donc une brutalité que je n’obtiendrais pas si je les réalisais chez un fondeur d’art.

« Paradigme shift », Galerie Espace à vendre, Nice, 2013
« Paradigme shift », Galerie Espace à vendre, Nice, 2013

Vous utilisez des matériaux très divers allant du bois, au métal, en passant par le sucre, est-ce qu’il y en a un que vous préférez ?

Non, je n’ai pas de matériaux de prédilection …ce qui m’intéresse c’est qu’aucune exposition ne ressemble à la précédente. Celle de la Mauvaise réputation par exemple présentait des peintures à l’huile stratifiées en résine époxy teintée…

Il y a des périodes où je vais travailler plutôt le bois, la résine ou le bronze mais ce sont toutes des techniques qui reviennent régulièrement, qui seront laissées de côté pendant un certain temps pour refaire leur apparition ultérieurement.

Je n’ai jamais travaillé qu’un seul type de matériau pendant un long lapse de temps.

Comme vous le précisiez dans votre question, j’ai longtemps travaillé avec le sucre (pendant 10 ans exactement) mais cela n’était pas une pratique exclusive pendant cette période, d’autres projets se développaient en parallèle avec d’autres matériaux.

En ce moment je fais des dessins au pastel sur du papier, c’est la première fois… et sans avoir de favori je ne m’interdis aucun matériau, aucune technique.

Crédits photos : Lionel Scoccimaro et « Documents d’artistes » (photo du visuel)

Liens utiles :

Galerie la Mauvaise réputation : http://lamauvaisereputation.free.fr/accueil

Instagram de Lionel Scoccimaro  : cliquez ici

Plus d’info sur l’artiste sur documents d’artistes


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