L’art du Mimil : Interview avec Selor

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Par: Emma Callegarin

Photos : Alain Pelletier et Carlos Olivera

Mural de Selor
Photo : Alain Pelletier

“Appelez-moi quand vous y serez”, un nom de rue, pas plus d’informations, c’est dans ce contexte que nous nous apprêtons à rencontrer Selor. Le streetartiste bordelais, connu pour ses Mimils, personnage reconnaissable par son apparence mi-chien, mi-renard et sa marinière, tient à garder le lieu de son atelier secret. Sur le trajet nous tombons sur plusieurs fresques déjà réalisées, s’ornant pour la plupart d’un texte poétique aux couleurs tendres. 

Rencontre avec David Selor, l’artiste qui, depuis plus de cinq ans, habille les murs de la ville.

– Cela fait plusieurs années que vous vous adonnez au street art, mais comment cette envie vous est-elle venue ? 

Selor-A la base je faisais du graffiti, du travail de lettres dans la rue et puis je commençais à avoir des problèmes, à avoir peur d’en avoir plus. J’ai arrêté pendant un temps, j’ai quand même voulu trouver un moyen d’expression et je me suis mis à faire un dessin, ce petit personnage que j’ai appelé le Mimil. A partir de là, j’ai gardé le support mural parce qu’il ne posait pas de contraintes de format, pas de contraintes de liberté non plus et c’est du partage en direct. C’est comme un mur Facebook, tu partages et si les gens aiment, ils te le disent, s’ils n’aiment pas ils viennent t’agresser. Ça n’arrive quasiment jamais, mais dans tous les cas il y a un retour direct. 

-On entend de plus en plus parler de Selor dans les médias. Vous accordez souvent des interviews ? En quoi cette notoriété a influencé votre façon de faire de l’art ? 

Selor-Oui, j’en ai fait quatre ces dernières semaines, donc il y en a quand même pas mal. Ça change forcément des choses, je dois faire deux fois plus attention à ce que je fais, à ce que je dis. Même si ça ne me sert pas de leçon, j’arrive toujours à faire plein de fautes d’orthographe par exemple, dans la logique des choses ça devrait changer. Mais dans le fond non, je crois que je m’en fous. 

-Se dédier uniquement à son art est un pari plutôt risqué, est-ce que vous arrivez à en vivre ? 

Selor– Depuis pas si longtemps que ça, ça fait 5 ans que j’ai arrêté de bosser à côté pour faire que de la peinture, et ça ne fait que deux ans que je paie des impôts, donc c’est cool. Je ne pensais pas que c’était possible déjà. La majorité des artistes n’en vivent pas. 

L'artiste dans son atelier
L’artiste dans son atelier. Photo : Carlos Olivera

-Vous faisiez un parallèle entre le mur et les réseaux sociaux, c’est cet échange qui vous intéresse dans le mural ? 

Selor-Oui, pour susciter le dialogue et que les gens puissent se l’approprier, tout le monde peut vivre avec mes trucs, moi ça me fait kiffer. Même s’il y en a qui n’aimeraient pas, mais moi ça me botte de savoir que l’œuvre fait sa vie toute seule. En plus ça m’arrive de temps en temps de discuter avec les gens lorsque je travaille sur un mur. Là y’a une fresque qui dit “Ce n’est pas de l’art”, je l’ai faite parce que j’étais en train de repeindre en bleu et le mec n’avait même pas vu ce que j’allais faire, il m’a juste vu repeindre le béton en bleu, il s’est arrêté et m’a dit “Ce n’est pas de l’art ça”. Il a dû me prendre pour un peintre en bâtiment ou je n’en sais rien. 

-Vous avez déjà eu des problèmes lors de la réalisation d’une fresque ? 

Selor-Plusieurs fois par an, mais pas à Bordeaux. On peut dire ce qu’on veut sur Bordeaux mais les flics sont déjà passés et c’était pour m’encourager plus qu’autre chose. Donc pour l’instant je touche du bois. Après j’ai été arrêté en Angleterre, au Portugal, à Marseille. Jamais à Paris, sinon là j’aurais eu des problèmes je pense. Mais à chaque fois je m’en sors bien grâce au rapport avec le support, avec la pièce que je fais dessus, je fais en sorte de ne pas dégrader mais d’ajouter de la valeur. Donc à partir de là avec un bon discours, ils viennent vers moi en me disant “je peux vous aider ?”, bon bah je fais profil bas, je ferme ma gueule, je sais que je ne suis pas en totale légalité, mais ce n’est pas non plus de la délinquance.

Fresque Selor
Photo : Alain Pelletier

-Le support est déterminant dans l’oeuvre produite, comment est-ce que vous le choisissez ? 

Selor-Moi je prends tout ce qui est portes murées en parpaings ou en bois qui condamnent les maisons qui ne sont pas habitées. Comme ça légalement ce n’est pas un support pour lequel on pourra me mettre en procès. Soit ça va être détruit quand les travaux vont commencer et dans le pire des cas, ça peut devenir un objet politique vu que ça met en valeur des bâtiments qui ne sont pas habités. Ça peut être un problème pour certaines politiques d’avoir des maisons qui ne sont pas habitées dans un centre-ville. 

-Quand vous créez une œuvre vous avez l’idée avant de la faire ou c’est le lieu qui vous l’inspire ?

Selor-Je n’ai pas de ligne directrice toute tracée, je peux partir avec une idée et au final faire autre chose. C’est pour ça qu’il y a souvent des erreurs, qu’on trouve ce côté naïf dans mes trucs de ville. C’est souvent spontané, même quand j’ai une idée bah en fait je fais autre chose. 

Je peins aussi à l’étranger, j’y vais dans l’optique de peindre des murs en industriel, d’arriver dans des villes, de faire un max de murs et repartir. Mais maintenant c’est plus en France qu’à l’étranger pour des questions d’avion.

-Combien de temps vous prend un mural à réaliser ? 

Selor– Les anciens pas plus de 15 minutes. Maintenant que j’ai compris qu’avec les spots que je choisissais je n’aurais pas de problèmes, je reste une, deux heures dessus. 

-Votre oeuvre se centre autour d’un petit personnage que vous avez évoqué: le Mimil, est-ce qu’il a une symbolique propre ? 

Selor– L’objectif c’est que tout le monde puisse s’identifier, se l’approprier, ou pas d’ailleurs. Mais à la base ça représente un autiste, je voulais avoir un côté humain et un côté super instinctif de l’animal, donc c’est ça qui est sorti en trois traits. Je l’ai modifié quand même avec le temps, mais c’est resté le même concept. C’était à une époque où je voulais faire éducateur spécialisé. En 2013, j’ai fait un service volontaire européen au Portugal, je travaillais dans un centre qui accueillait des autistes avec très peu d’indépendance, la plupart ne pouvait pas parler. S’ils s’exprimaient, c’était par des cris, en tapant ou des gestes. Et les éducs me disaient que pour certains il fallait que j’appréhende leur manière de communiquer comme si c’était une manière animale, il faut imaginer la tête d’un enfant qui vient de naître sur le corps d’un adulte de 30 ans. Ils réagissaient avec des manières super instinctives.

-Et d’où vient ce nom?

Selor– Parce qu’il fallait un nom. J’aurais été obligé de dire “je vous ai fait un machin” et donc de répondre à la question de savoir si c’est un chien ou un renard, du coup j’ai donné un nom. Après, moi je me fiche de savoir ce que c’est, je préfère me baser sur ce qu’on fait plutôt que ce qu’on est. Pour moi ça n’a pas d’importance que ce soit une girafe, ou une grenouille tant qu’on comprend le texte, ce qu’il fait. 

-Est ce que vous envisagez de faire une œuvre sans que Mimil y figure ? 

Selor– J’en ai fait, j’en ai vendu, mais aujourd’hui on m’appelle pour ça, donc s’il n’y a pas une petite référence, moi le premier, ça me ferait bizarre. Mais j’arrive à en sortir sans le quitter non plus, sur des toiles un peu brutes comme celle qu’il y a dans l’entrée là (montre une toile qu’il est en train de réaliser), il y a un esprit naïf, cette tête de chien de profil. 

-Le texte est utilisé pour transmettre un message concret ou c’est pour la poésie ? 

Selor-Les deux, des fois j’ai un vrai message à faire passer pour moi me soulager, des fois c’est pour soulager d’autres personnes. Des fois c’est pour parler au nom d’habitants que je viens de croiser et d’autres c’est de la pure connerie. Tous mes écrits sont à discuter, je ne me positionne pas en moraliste, moi je fais mes trucs, après je vois les gens se l’approprier comme ils veulent. 

-Les textes vous les avez avant le dessin ? 

Selor– Oui, je les mets sur le portable quand j’ai des idées, des fois je ne la fais jamais, d’autres je me dis “ok je la fais” et je me pointe sur le lieu et il y a autre chose qui va ressortir du quartier. Mais oui j’ai tout un stock de phrases.

Fresque Selor, Photo Alain Pelletier
Photo : Alain Pelletier

-Par rapport à cet aspect transgressif du street art, le fait d’en vivre n’est-il pas paradoxal ? 

Selor– Tout est un paradoxe, le fait de la vie en elle-même en est un, on vit, on meurt. C’est assez contradictoire de se dire, on prend un truc on le met dans la rue ça devient populaire, dans le sens où ça touche toutes les classes sociales, mais après les toiles ne sont pas à moins de 1000 balles et là cette couche sociale ne peut pas se les offrir. Après la liberté de peindre dans la rue… sur une toile ce n’est pas les mêmes problèmes juridiques. Sur toile je ne mets pas trop de message, je vais plus jouer sur du visuel, c’est un travail différent.

-Vous vous considérez comme transgressif ? A l’écart de l’art normé ?

Selor– Je ne suis clairement pas là-dedans, je le ressens. Je ne marche avec aucune galerie d’art contemporain, avec aucun musée. Je ne pense pas un jour rentrer dans un musée, ça m’intéresserait bien sûr. Je suis pour l’institutionnalisation du travail de rue bien sûr, ça permet de le rendre pérenne et aux artistes d’en vivre. Je ne vais pas faire l’artiste pieds nus, bohème, la réalité c’est qu’il faut que je gagne ma vie, acheter de la peinture, continuer à être heureux et continuer d’offrir ce que j’offre. Donc quoi qu’il arrive, s’il y a des musées qui sont chauds bah moi que ce soit dans la rue ou ailleurs, c’est de la création. Après c’est peut-être plus rebelle de peindre sur les murs, bien que sur mes supports à moi pas vraiment. Ce qui est dans l’ère du temps c’est de faire quelque chose qu’on sait fragile, qui peut être détruit. C’est un patrimoine fragile qui disparaîtra très très vite. 

-Vos œuvres ont-elles une visée politique ? 

Selor– Je vois les dernières législations, il y a eu trois partis qui m’ont demandé de bosser avec eux, j’ai illustré des trucs promotionnels de partis sans même le savoir. Quand ils me demandent c’est non, peu importe le parti. Dans tous les cas c’est repris. 

-Avez-vous envie que votre art soit utile à la société ?

Selor– J’ai collaboré avec les Restau du cœur, mais après c’est que de la peinture. Ce n’est pas ça qui va nourrir les gens. Moi si, mais pas les autres. Donc utile ça dépend ce que les gens veulent en faire. L’art n’a pas vocation à avoir une réelle utilité pragmatique, c’est de l’ordre du ressenti. Après ça devient de l’artisanat, c’est pratique. Mais en œuvre d’art après le message et le côté émotionnel ça n’a pas vocation à être utile. 

 -Vous savez combien de fresques vous avez faites ? Vous en gardez une trace ?

Selor– Je ne peux pas les compter, plus de 500, peut être 800. Maintenant je les prends en photos, avant je n’avais pas le matos et je m’en foutais, donc c’est des photos que je récupère à droite à gauche, certaines sont inutilisables. 

-Vous n’avez pas envie de faire un livre “Selor” avec toutes ces fresques ? Ça doit être une énorme base de données.

Selor– C’est prévu, je bosse dessus depuis deux ans déjà. C’est une rétrospection mais j’ai du mal à me lancer parce que chaque année je prends du niveau en technique et quand je reviens sur mes trucs d’il y a un an ou deux, je me dis que je ne peux pas les présenter. Une fois que c’est peint et écrit ça ne m’intéresse plus, je balance et basta. Donc revenir dessus, faire un bouquin, je trouve ça très compliqué. Je me demandais si je n’allais pas faire un gros bouquin, de 200 pages, un super beau livre et en peindre la couverture à la main. C’est un bouquin que je vendrais 100-200 balles, avec plus de 300 Mimils dedans. Un truc fait pour les collectionneurs quoi. En tirage limité. J’en avais déjà fait un en 2017 mais avec un bouquin on gagne que dalle, après ça pérennise le boulot et ça circule vachement bien…

The strongest Law, fresque Selor
Photo : Alain Pelletier

-Vous avez donc pas mal de projets en tête? 

Selor-Oui. Pour ce qui est des fresques, j’ai repéré un mur vers Mériadeck, il est moche à souhait et dégueulasse. Après il y a beaucoup d’incertitudes, même si la mairie est ok, ils ne vont peut-être pas vouloir financer la nacelle, donc j’en sais rien. Je veux bien faire plein de gros murs mais s’ils ne me rémunèrent pas un minimum…

-Le confinement a été un moment critique pour beaucoup mais aussi une opportunité de création, comment est-ce qu’il a impacté votre art ? 

Selor– J’étais sur un projet avec un hôtel, Victoria Garden sur le cours de la Marne, avec A-Mo, on a fait des fresques là-bas, plusieurs murs. Donc on a bossé là-bas avec nos dérogations. Sinon j’ai fait des toiles, je devais exposer chez Bernard Magrez le 2, c’est repoussé. Moi je pense que j’aurais toujours une certaine clientèle parce que les gens qui ont les moyens de s’offrir de l’art, en parallèle d’être aussi ceux qui ont parfois le moins de temps pour s’y intéresser, ce sont ceux qui ne sont pas trop affecté par une crise. Ça ne va pas énormément changer de choses, peut-être moins bosser avec les écoles. J’en fais trois-quatre par an, des murs avec elles. En général ce sont des petits projets, des petits murs tranquilles, à part à St Joseph de Tivoli où j’ai fait un mur de 12 mètres de haut quand même à la nacelle. Ça fait plaisir d’avoir des grosses surfaces comme ça, c’est ce que je recherche dans le centre pour pouvoir pérenniser mon travail. Imaginons, je m’en vais, l’année prochaine ou dans deux ans il n’y a plus rien. C’est mon but à Bordeaux. 

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